Découverte d’un nouveau monde

Le lycée.
J’allais intégrer un lycée privé spécialisé dans l’enseignement des sourds et malentendants à Paris. Cette chance n’était pas offerte à tout le monde.
Pendant ma dernière année de collège, j’avais des camarades sourds en intégration avec moi qui me disaient : “tu vas aller au lycée avec des singes » « tu vas voir ils parlent pas, ils parlent avec les mains« , « tu vas avoir la grosse tête« .
Évidemment, quand t’es le premier de la classe, t’es pas forcément aimé, même si tu fais les conneries qu’il faut pour te faire apprécier.

Appréhension très grosse.

Première rencontre avec des sourds pratiquant la LSF, langue des signes française.
J’avais 15 ans.
Choc frontal avec un autre monde, bien différent de celui que j’avais pu imaginer.

Dans ce lycée, il n’y avait pas d’élèves entendants mais que des élèves sourds.
C’était un grand changement pour moi.

J’étais fière de prendre le RER de ma banlieue jusqu’à Paris tous les jours pour aller à l’école. C’était quelque chose ! C’était excitant d’être autonome, de faire comme les “adultes”.
Très loin de l’époque où on venait me chercher et me ramener en véhicule sanitaire léger (tu sais la voiture blanche et son étoile bleue, « trouver sa place à l’école« ).

Mais terrifiant d’un autre côté, je pleurais tous les soirs, en me disant que c’était pas possible, que c’était trop dur, que c’était un monde trop différent du mien, rien que par la manière de communiquer, la manière d’interpeller les gens qui n’entendent pas.

Heureusement qu’il y avait des professeurs et des surveillants qui étaient bienveillants.

J’ai passé plus de 3 mois à m’adapter à cette nouvelle école qui allait me donner ce précieux sésame : le baccalauréat.

Imaginez, quelqu’un marche devant vous, vous voulez l’interpeller, vous criez : “hep !”.
Là, c’était juste pas possible. Il me fallait rattraper mes camarades physiquement pour leur parler. Même d’un bout à l’autre de la classe. Pareil quand on allait à la gym qui était dans un stade situé à la porte de Saint-Ouen.

Les classes étaient pas bien spacieuses.
En seconde, nous étions une bonne quinzaine, les tables rectangulaires étaient accolées les unes contre les autres. 3 rangées de tables bien collées entre elles.
Juste un espace pour pouvoir soulever la table.
Mes camarades avaient trouvé un moyen ingénieux mais bruyant pour interpeller une personne à l’autre bout de la classe, ils faisaient taper la première table dans la seconde qui elle tapait dans la 3ème et ainsi de suite, ça faisait bouger TOUTES les tables sur du vieux parquet pas ciré, mais un boucan du diable … Impressionnant quand c’est la première fois.

C’est une anecdote parmi d’autres.

L’apprentissage d’une nouvelle langue
J’ai malgré tout gardé une tendresse vis à vis de celui – j’ai été à la table des témoins à son mariage, ça montre qu’on a bien gardé un bon contact – qui m’a appris le premier signe tout en se moquant gentiment de moi.
Je demandais comment dire “bonjour” en langue des signes. Et ce camarade me répond en rigolant et en me montrant le signe de “bête (crétin)”, en me disant que c’est comme ça.
J’ai dû passer 1 bonne journée à être contente à avoir appris un signe … qui n’était pas le bon.

Vu comme ça, c’est peut-être rigolo, mais à la fois cruel je trouve surtout quand on est plein de bonne  volonté pour s’intégrer.

Je n’avais jamais vu d’adultes sourds encore à ce jour.

Il existait une association, le GEDA (Groupement des Étudiants Déficients Auditifs) qui organisait un forum formation emploi pour permettre aux lycéens de rencontrer des sourds diplômés qui avaient un boulot. Ça nous permettait d’envisager notre propre futur professionnel.

Ce fut un véritable choc. Je n’avais pas idée de ce que je pouvais faire plus tard. Je crois que je ne m’étais jamais imaginé un adulte sourd. Je n’avais pas conscience de la difficulté qu’on pourrait avoir dans le monde professionnel puisque je n’y étais pas encore confrontée.

Malgré l’apprentissage de la langue des signes, je ne me suis pas sentie intégrée, ni reconnue par mes camarades de lycée. Peut-être que je me trompe, mais on m’a souvent répété que je ne faisais pas de la “langue des signes française” mais du “français signé”.

Quelle différence me diriez-vous ? La langue des signes française n’a pas la même syntaxe que le français. Je signais comme je parlais. J’écris comme je parle.
Grâce à ça, j’ai eu mon bac de français.

Ca m’a sauvée d’écrire comme je parle. Les livres ont amélioré mon français, mon orthographe.
C’est grâce à ma maman qui m’a encouragée à lire, encore et encore.
Qu’est-ce que j’ai pu lire comme livres de la bibliothèque rose et verte quand j’étais petite.
Sans rire, je pourrais dire que j’ai bien lu les ¾ de la bibliothèque rose et verte.

Les classes de secondes avaient entre une douzaine et une vingtaine d’élèves.
En terminale, nous étions beaucoup moins nombreux. Certains lâchaient en route, d’autres préféraient la voie scientifique à la voie économique et sociale à cause du français.

Pour finir, j’ai eu mon baccalauréat. Sans mention certes mais avec beaucoup de fierté.
Maman a eu le sentiment d’avoir réussi à m’emmener jusqu’au bac et c’était le cas.

Merci Maman.

13 pensées sur “Découverte d’un nouveau monde”

  1. Je te l’ai déjà dit mais cette rubrique est géniale. En effet, tu écris bien. Je m’attarde peu sur les textes vu le nombre de blogs intéressants, mais je m’arrête toujours sur ta rubrique. T’en ferais peut-être un livre 🙂 ?

  2. Pardonne ma question totalement crétine et peut-être déplacée : je te croyais sourde totalement et tu parles d’un boucan impressionnant avec les tables. Tu entends à un certain niveau de décibels ou tu percevais les vibrations ?

    Cette question mise à part (tu n’es pas obligée de répondre), c’est une véritable découverte d’entendante : la LSF peut être un monde nouveau et étrange pour un sourd. Décidément, tes posts sont œuvre d’utilité publique !

    1. @la Tellectuelle : j’entends à un certain niveau de décibels oui. Mes appareils me permettent une bonne récupération. Mais attention : entendre ne veut pas dire comprendre 🙂
      J’ai toutefois mes repères auditifs une fois que je connais mon environnement. Ce qui n’est pas toujours facile quand j’arrive dans un nouvel endroit.

      Oui la LSF, je ne connaissais pas avant d’arriver au lycée, je n’avais *jamais* vu, entendu parler de ça. Je ne renie pas cette langue, mais ce n’est pas la mienne 🙂

      Comme quoi, nous sommes tous différents…

  3. T’as vu ma gueule pendant que je lisais ton post?

    Double Ouch’

    On a pas eu la même vie de sourde…. Comme quoi hein faut pas mettre le bétail dans le même enclos, y’a pleins de cas particulier.

    Ouch’.

    Bon c’est quoi la suite?

  4. @La Tellectuelle : OUI la LSF peut etre un monde étrange et nouveau pour un sourd et celui ci peut ne pas le pratiquer du tout !!
    Y’a pas un sourd mais DES sourds… C’est dur de s’y retrouver pour les entendants…
    Combien de fois j’ai eu la question « Tu m’apprendras à parler la LSF? »
    Oup’s mais je la connais pas ma petite dame……………………….
    Pour faire comprendre ça aux entendants, je passais -parfois – pour une pestiférée qui a rien compris à la vie…..

  5. Eh bien moi j’aime beaucoup cette rubrique, je la lis à chaque fois et à chaque fois avec beaucoup d’intérêt, au détriment des autres blogs tricot, et puis ainsi je prends conscience qu’il existe un monde où l’on entend moins bien que moi, voire pas du tout, et que cette vie doit être bien difficile parfois. je te fais un bisou <3

  6. C’est rigolo de te lire mais toujours agreable…
    Pour ma part, c’était l’inverse : j’avais déjà commence a pratiquer la LSF toute petite (en milieu specialise) et j’avais déjà rencontre des adultes sourds tres tot. Mais passer d’un milieu scolaire bruyant – les tables sur lesquelles on tapait pour interpeller les camarades sourds – a celui silencieux – les chuchotements des camarades entendants que je ne percevais pas -, c’était autre chose.
    Je raconterai ca sur mon blog, tu me donnes une idee 🙂

  7. Merci à tous de vos commentaires.

    Il ne m’est pas toujours facile de les rédiger d’une plume légère, car parfois c’est un peu difficile à sortir mais ça fait un bien fou !

  8. Je rattrape enfin mon retard et lis tes articles comme un explorateur qui découvre un nouveau monde.

    Le coup des tables, comme la Tellectuelle, j’hallucine !
    Hallucinant aussi (et assez déprimant je dois dire) les petites taquineries de tes camarades et ta difficulté d’intégration. On s’imagine naïvement qu’il y a de la solidarité : pan, raté.

    Merci de ton témoignage Sophie, comme je le pressentais : ils sont précieux 🙂

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