Se faire violence

Depuis peu, il m’est plus dur d’écrire dans mon journal. Le moment présent est tellement intense que je n’arrive pas à me projeter, à me concentrer sur l’essentiel. Mon cerveau est toujours en ébullition. Quand je me couche, c’est la bousculade des mots, des phrases et des sons dans ma tête. C’est comme un train qu’on a lancé à grande vitesse.

Dans mon précédent billet, je disais que la concentration était meilleure. J’arrive à solliciter mes neurones pour comprendre ce qui se dit sans lecture labiale mais avec un contexte précis et dans le silence.

Reconnaître des mots, des phrases avec le texte sous les yeux, c’est possible.

Dès qu’il y a un bruit parasite, je perds ma concentration et par ricochet, ma mémoire me fait défaut. Je suis coincée par le bruit parasite tant que je ne l’ai pas identifié — que toi, tu as grandi avec que tu l’as oublié ou enfoui au fond de ta mémoire —. L’activité cérébrale est tellement sollicitée par les zones d’écoute et de concentration que tout le reste est éclipsé. C’est difficile à encaisser et à expliquer.

Aujourd’hui, c’est mon conjoint et mon fils que je comprends et encore, pas toujours. J’arrive à entendre et reconnaître les mots « oui », « non », « d’accord », « j’arrive », « sophie » sans les regarder et sans contexte. Les conversations à plusieurs dans le silence restent encore compliquées encore aujourd’hui.

Mon cerveau s’acharne à reconstituer ce puzzle sonore. Assembler les sons que j’ai entendus avec mes appareils auditifs à ceux que j’entends avec mes processeurs d’implant cochléaire, un travail énorme de maillage, de reconstitution. Le cerveau assimile les nouveaux sons à ceux qu’on a en mémoire.

Entendre et comprendre restent deux choses différentes.
Entendre, c’est facile.
Comprendre c’est plus compliqué. Jusqu’à présent, je me suis toujours aidée de la lecture labiale.

Une lecture labiale très bien entrainée puisque j’ai de nombreuses années d’entraînement. Le son et la lecture labiale sont complémentaires. La lecture labiale est comme une béquille, encore faut il pouvoir l’exercer dans de bonnes conditions (impossible dans le noir ou en contre-jour, ou d’un immeuble à l’autre à travers 2 vitres — cf. le film « Sur mes lèvres » — et j’en passe…).

Si je progresse aujourd’hui, c’est aussi un travail quotidien. J’ai eu jusqu’à présent, 2 séances d’orthophonie par semaine, la fréquence est en train de descendre à 1 fois par semaine.
C’est là aussi que je me rends compte qu’il faut que je reste motivée. J’ai aussi cette sensation de devoir débrouiller avec ces 2 oreilles toutes neuves que je n’arrive pas à dompter, que je n’arrive pas à maîtriser comme je le voudrais, que je dois être patiente.

J’ai la sensation d’avoir perdu mes stratégies et astuces qui me permettaient de communiquer sans trop de mal tout en utilisant mon cerveau qui faisait de l’auto-complétion avec la lecture labiale.

J’ai l’impression d’être comme un enfant qui apprend à marcher et à qui on a lâché la main pour qu’il s’élance de lui-même.

Chaque jour, je me fais violence pour me dire que je retrouverai mon confort que j’avais instauré tranquillement mais sûrement avec mes appareils auditifs. Je sais, au fond de moi, que j’y arriverai mais à quel prix.

NB : une chose est certaine, je ne retirerai pas mes processeurs.

4 pensées sur “Se faire violence”

  1. superbe billet très bien expliqué ce qui nous laisse  » sans voix  » quel courage, quel assiduité… il faudrait absolument que tu écrives un recueil de tes billets… ils sont tellement explicites pour les personnes qui sont dans la même situation que toi et aussi pour les entendants … on comprend  » un peu mieux  » ce que tu dois endurer… je dis bien  » un peu mieux « …
    Je t’embrasse très fort ma Sophie !

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