Chronique d’un monde sonore : épisode 3

Dimanche

18 décembre 2017, je me rends compte que cela fait un mois que je suis bi-implantée !
Le dimanche en général ce sont des journées relativement calmes où j’essaie de me ménager un peu. Pas forcément voir du monde, mais favoriser plutôt les personnes que je comprends bien même sans entendre pour ne pas me fatiguer.
Nous faisons le premier déjeuner à 4 et je me rends compte que c’est bien compliqué pour suivre les conversations alors que ce sont les personnes les plus proches de moi : ma famille. Je sais que la période des fêtes de fin d’année va être rude. J’essaie de me préserver mais aussi préserver mes proches, eux aussi ont le droit d’avoir une vie.

Je me sens lasse de parcourir la toile du web francophone sans trouver une personne qui a un vécu similaire au mien (surdité de naissance, appareillage) tout en ayant une bi-implantation à l’âge adulte.
Je connais une ou deux personnes, mais le vécu n’est pas le même… Les forums que je lis, ce sont pour la plupart des personnes qui sont devenues-sourdes et qui parlent de renaissance.
C’est difficile pour moi de lire ces témoignages.
Ce n’est pas une renaissance pour moi.
C’est une découverte.
Une découverte tel un nouveau-né qui vient au monde, sauf que mon cerveau à moi il est déjà bien formaté… par toutes ces années de stimuli visuel, mais aussi d’accompagnement auditif par les appareils auditifs qui eux sont que des amplificateurs de son.

Pour me préserver, je décide de prendre un peu de recul par rapport à ces forums. Si tu es une personne sourde de naissance qui a été implantée à l’âge adulte, n’hésite pas à entrer en contact avec moi par mail 🙂

Lundi

Au petit déjeuner, je prends ma tartine et la lâche dans l’assiette. Le bruit du choc me surprend. Je suis tellement surprise que je ne pensais pas que cela faisait aussi du bruit une tartine qui tombe (Avis aux petits rigolos : non, elle n’était pas beurrée, donc elle n’est pas tombée du mauvais côté).

Ce jour-là, je fais faire mon vaccin contre les méningites. Avec deux implants cochléaires, on est davantage exposés avec ces deux corps étrangers. En fin de journée, mon épaule a doublé de volume, je ne peux plus la bouger. Suivront 24h difficiles. J’ai été prendre conseil auprès du pharmacien. J’ouvre le tube de crème, j’entends le bruit de la vis du tube qui est en matière métallique du genre aluminium. Je visse, je dévisse, je visse, je dévisse et me résous à mettre la crème tellement j’ai mal. Je suis surprise de l’entendre cette vis.

Mardi

Dans les couloirs de l’hôpital pour le deuxième réglage, j’entends les pas au loin dans les couloirs. Ça me fait plaisir. Ce bruit m’était insupportable avec les appareils auditifs. Avec les implants cochléaires, c’est différent. J’arrive à faire la différence sur le son qui est loin ou qui est près. C’est une nuance importante.

Cette fois-ci, je peux aussi dire à ma régleuse que j’ai trouvé le bruit de la voiture. Je me suis placée sur une départementale non loin d’un feu rouge, et j’ai attendu toutes les voitures qui passaient.
J’ai compris grâce à l’espacement entre chaque voiture.
Quelle nouveauté !
Nous sommes tombées d’accord sur le fait que la voiture électrique, c’est un peu mort à découvrir car elle est vraiment silencieuse pour tout le monde 🙂

J’apprends pendant ce rendez-vous que mes processeurs enregistrent des informations telles que la durée du port, le type d’environnement, la fréquence d’utilisation des programmes ainsi que le volume. Je m’aperçois qu’elle a accès à une partie de ma vie privée. Je suis gênée et lui dis qu’elle me flique, elle rougit et acquiesce. On a pas dû lui dire ça souvent…
Je la rassure sur le fait que je comprends.
C’est plus facile pour le personnel de comprendre nos ressentis et affiner les réglages au fur et à mesure pour nous donner un confort auditif.

Le réglage dure une bonne heure et demie, concentration maximale sur les 88 électrodes. On ajuste, j’essaie de reconnaître des mots qu’elle prononce sur une liste déjà définie. Ma fatigue est au maximum avec toute cette concentration. À la sortie de l’hôpital, je me rends compte que j’ai déjà beaucoup plus de détails sonores avec le nouveau réglage. Il me faut me réhabituer. Je découvre en sortant de l’hôpital le bruit de la mobylette. Ce bruit pétaradant de la mobylette qui démarre en trombe. Je souris. Un nouveau bruit dans ma mémoire auditive.

En allant chez l’orthophoniste, j’ai croisé un éboueur qui balayait le caniveau. Le bruit du balai en plastique qui ramassait les feuilles dans l’eau m’a surprise. Je ne pensais pas que c’était un bruit aussi rêche et grave à entendre. Dans la salle d’attente de cette dernière, j’ai entendu un bruit mais je n’ai pas réussi à l’identifier. Je ne l’ai compris qu’une fois qu’une nouvelle personne est arrivée. Je me suis dit que c’était le bruit de l’interphone…

Au retour, la sonnerie des portes je ne peux pas l’entendre. Pas encore. C’est à peine perceptible. Dans le RER en revanche, je commence à percevoir la sonorité « Vincennes, Nation » mais je ne les comprends pas, je les devine.

Mercredi

Balade en bords de Marne avec minipixel, lui à vélo, moi à pied.
Il s’amusait à rester en équilibre à côté de moi… parfois il est nécessaire de rétro-pédaler pour rester en équilibre, j’ai entendu ce petit bruit désagréable, mécanique.

Jeudi

De retour chez l’orthophoniste, je m’entends essuyer mes chaussures humides sur le paillasson. Ce bruit de brosse.

Je suis passée au bureau souhaiter un bon anniversaire à une collègue. On boit une boisson chaude, elle tape son diffuseur de thé sur le bord de la tasse. C’est un bruit aigu, agressif.
En tout cas, elle a bien remarqué que c’était pas agréable pour moi.
Le second collègue avait un verre en plastique vide dans les mains et s’amusait à taper sur le haut du verre. Je pensais pas que ça pouvait faire un bruit comme un tambour. J’ai trouvé ça bruyant !

Vendredi

Une sortie dans les magasins en famille pour trouver les derniers cadeaux de noël. J’ai entendu pour la première fois l’alarme du magasin. Heureusement que mon conjoint était là pour me le dire car moi j’aurais continué mes courses sans savoir ce que c’était.
Le rayon des enceintes hifi était drôle à nous 3.
Lui testant pour la qualité, moi appuyant sur tous les boutons pour trouver un son qui sort, et notre fils qui arrêtait tout en disant « chut ! ».

Un goûter à trois dans une crêperie, je me suis étonnée à entendre la serveuse préparer les tables aux alentours. J’entendais le choc de la tasse sur la table. Un bruit net et sec. Chose qui ne m’était encore jamais arrivée.

Nous sommes rentrés en bus, je me suis mise à parler. Trop fort. Mari et fils me l’ont dit. Je ne maîtrise pas encore le volume de ma voix dans des lieux bruyants ou pas.

J’ai aussi découvert qu’éplucher une clémentine pouvait faire du bruit … le bruit de la séparation de la peau du fruit. Je suis encore surprise de toute cette richesse sonore. Un truc de fou quand même.

 

Je suis prise dans un tourbillon sonore. C’est excitant et fatiguant à la fois.
Il est difficile de ne pas s’emballer, car les voix je les entends mais je ne fais pas encore la différence entre les voix de femme et d’homme. Ce sont des sonorités, pas forcément des mots que j’entends.

Ne pas s’emballer.
Être patiente.
Ne pas se décourager.

 

Les billets ont été écrits en décembre avant Noël. Il y a tellement à dire … Il peut également y avoir une reprise des différents statuts publiés sur les réseaux sociaux et un décalage dans le tempsDans le prochain billet, je raconterai les découvertes sonores durant les fêtes de fin d’année. 

2 pensées sur “Chronique d’un monde sonore : épisode 3”

  1. Très intéressant de lire comment tu te débrouilles avec les sons. Honnêtement parlant, je trouve que les bruits peuvent être une cause de fatigue. Même si je ne suis pas sourde (j’ai perdu 30% de l’ouie avec l’âge) je trouve en vieillissant que c’est très fatigant quand je sors et je reste plus de trois heures dans des endroits bruyants.
    Tu es la première personne que je connais qui a eu cette opération alors je lis tes postes avec intérêt. Bonne continuation Sophie.
    Bises

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